Courrier n°7

Chen Xiu-yuan 陈修园 (1753-1823) est né sous la dynastie des Qing, dans le district de Chang Le 长乐, dans la province du Fu Jian 福建, au bord de la mer à mi-chemin entre Hong-Kong et Shanghai.     
Il nous a laissé 16 ouvrages constituant dans leur ensemble un cours théorique complet de médecine chinoise. Il suffit d’en lire les titres pour se faire une idée de ce qui, selon lui, devrait être le cursus d’un étudiant :

 

« Brèves annotations des principales sections du Ling[shu] et Su[wen]. »         
« Brèves annotations du Jinkui Yao Lüe. »          
« Brèves annotations du Shanghan Lun. »         
« Lecture du Shennong Bencao Jing. » 
« L’essentiel de la gynécologie. » …

 

C’était apparemment quelqu’un qui accordait de l’importance à la transmission de son art et à la pédagogie, ainsi on trouve dans ses écrits de nombreux chants et poèmes à but mnémotechnique :

 

« Formules du Jinkui avec leurs chants. »           
« Formules de Chang Sha avec leurs chants. » 
« Les véritables formules du Shanghan avec leurs chants. »      
« Classique médical en trois caractères. » …

 

Voici un extrait issu du deuxième rouleau de « L’essentiel de la gynécologie » 女科要旨. C’est une formule, dont le commentaire de l’auteur, de par son originalité, se passe de commentaire ;-) :

 

« Xin Ding Suo Yi Zai Wan : Traite le Qi du fœtus qui n’est pas calme et/ou qui ne se développe pas. Seule cette pilule peut traiter les femmes [chez qui] les fausses couches [surviennent] immanquablement au troisième ou au cinquième mois, et qui n’ont jamais pu accoucher à terme de leur vie.

 

Baizhu 1 jin[1], enlever la peau ; placer à la vapeur sur du riz gluant [enveloppé] dans des feuilles de roseaux, le temps de bruler un demi bâtonnet d’encens[2] ; [ainsi] on ne laisse pas échapper son qi, sécher au soleil et réduire en poudre. Renshen 8 liang, sécher au feu et réduire en poudre. Sangjisheng 6 liang, le véritable est celui que l’on cueille soi-même, qui n’a pas vu le cuivre ou le fer, réduire en poudre. Yun fuling[3] 6 liang, réduire en poudre [encore] frai. Chuan duzhong[4] 8 liang, faire sauter et enlever les fils, réduire en poudre.

 

Faire cuire avec un jin de dazao ouvertes et de l’eau de rivière [afin d’obtenir] un suc pour faire des pilules, grosses comme une graine de wutong[5], puis les faire sécher au soleil pour en retirer le qi du feu, stocker à l’abris pour ne pas laisser le qi s’en échapper. En prendre 9g matin et soir, avaler avec une soupe de riz.

 

Note : baizhu est un pur produit de tonification de la terre, la terre est la mère des dix milles choses et elle porte les dix milles choses, c’est pourquoi on le prend comme empereur dans cette formule. Fuling croît sous l’effet du qi des pins vert, les pousses ne sortent pas de terre, elles reçoivent seulement la perfection du qi de la terre et se développent dans le noir ; sangjisheng[6] croît sous l’effet du qi quintessentiel des muriers, ses racines n’entrent pas dans la terre, elles obtiennent seulement l’excédent des propriétés de la terre et cela lui suffit pour prospérer. L’un se cache dans la terre, juste comme l’enfant dans le ventre de la mère ; l’autre parasite le haut des branches, étonnement comme le fœtus s’attache à l’utérus de la mère ; ces deux produits se sont emparés de l’habileté merveilleuse du Ciel et de la Terre à créer, c’est pourquoi ils peuvent entretenir le qi et le sang dans un lieu sans forme, et obtiennent des résultats deux fois supérieurs aux autres produits. Duzhong tonifie le feu et l’eau du ciel antérieur, ses nombreux fils peuvent particulièrement maintenir ensemble et ne pas laisser tomber. Renshen possède les moyens (位育 wèiyù)[7] des Trois Augustes (三才 sā ncái)[8], et son suc abondant permet particulièrement de nourrir en humectant afin [d’obtenir] la réussite.      
Le dernier jour jiazi de cette année a été mon 414ème jour jiazi[9]. Par de nombreuses lectures et une longue familiarisation en clinique, j’ai acquis la compréhension de cette formule. Depuis les dynasties des Tang et des Song, parmi les anciens auteurs de livres sur la gynécologie, cette connaissance n’est pas commune, je n’ai pas entendu une seule personne en parler de cette manière. Aujourd’hui mon but est de compléter la théorie et cela est une grande satisfaction. »

 



[1] Durant la dynastie des Qing, le jin faisait environ 590g, il équivaut à 16 liang.

[2] Les anciens chinois avaient l’habitude de donner une approximation des courtes durées avec deux expressions : "le temps de bruler un bâtonnet d’encens" et "le temps de boire une tasse de thé". Il existe plusieurs points de vue sur le temps que peuvent représenter ces deux "mesures", en voici deux : la première mesure pourrait durer 5 ou 30 minutes, la seconde 10 ou 15 minutes. A chacun de se faire son avis…

[3] Le fuling originaire du Yunnan. Nom latin : Wolfiporia extensa (Peck). C’est un champignon qui se développe sous terre sur les racines des pins.

[4] Le duzhong originaire du Sichuan.

[5] Wutong est le nom de l’arbre Firmiana simplex ou Firmiana platanifolia, en français : Sterculier à feuilles de platane. Ses graines font environ 5 à 6 millimètres de diamètre.

[6] Sangjisheng ou Taxillus chinensis (DC) Danser. Son nom signifie mots à mots "parasite du mûrier", il pousse sur les branches de différentes espèces d’arbres, à la manière du gui de nos forêts.

[7] Ici Chen Xiu-yuan fait référence à un concept profond. wei : position, place. yu : procréer, enfanter. Dans le Livre des Rites (Li Ji) chapitre 31 (Zhong Yong), on trouve : « 致中和,天地位焉、万物育 » « Lorsque le centre et l’harmonie sont accompli, le Ciel et la Terre ont leur position, les dix milles êtres procréent ». C’est de là que vient l’expression « 中和位育 »qui peut de manière simplifiée s’expliquer par « 中和 » : l’objectif d’harmonie, « 位育 » : les moyens pour l’atteindre.

[8] Les « San Cai » ou Trois Augustes, sont le Ciel (tian), la Terre (di) et l’Humain (ren). Dans la pharmacopée chinoise tianmendong correspond au Ciel, dihuang correspond à la Terre et renshen correspond à l’Humain. Le niveau de l’Humain est aussi le niveau des dix milles êtres (entre Terre et Ciel), or « les dix milles êtres procréent » (万物育 wanwu yu, voir note précédente), renshen possède donc « le moyen » de procréation de l’aspect Humain des Trois Augustes.

[9] Autrement dit Chen Xiu-yuan avait 68 ans lors de l’écriture de ces lignes.

 

 

Traduit et annoté par Baptiste Deneuve, le 09/02/2018