Courrier N°6

Voici un cas pratique de Yu Changrong, né en 1919 dans la province du Fujian, connu comme un spécialiste du Shanghan Lun. Il est issu de son livre « Shanghan Lun Hui Yao Fenxi » (Recueil des principales analyses du Shanghan Lun) publié en 1964. Le commentaire vient de Chen Ming et Zhang Yinsheng dans leur livre « Shanghan Mingyi Yanan Jingxuan » (Sélection des meilleures mises en pratique du Shanhan [Lun] par des médecins célèbres).
Je trouve que c’est un bel exemple de ce que l’on peut obtenir en alliant une profonde connaissance du Shanghan Lun et une bonne expérience de sa mise en pratique.

 

Il s’agit ici de l’utilisation de la formule au doux nom de « Ganjianghuangqinhuanglianrenshen Tang » qui nous vient… du Shanghan Lun (j’avais laissé des indices !).

 

Voyons donc d’abord ce que ce classique nous en dit, puis nous verrons son application :

 

Article 359 du Shanghan Lun :

 

« Blessure due au froid, à l’origine il y a diarrhée froide spontanée mais le médecin traite avec la vomification ou la purgation, on a alors entrave due au froid, avec encore plus de vomissements et de diarrhées, si la nourriture passe la bouche elle est immédiatement vomie. On traite avec Ganjianghuangqinhuanglianrenshen Tang :

 

Ganjiang, huangqin, huanglian, renshen, 3 liang[1] de chaque.

 

Mettre les quatre produits ci-dessus dans 1200 ml d’eau, cuire jusqu’à obtenir 400 ml, filtrer, boire tiède en deux fois. »

 

Cas pratique de Yu Changrong :

 

« Au village de Baiye, un(e) certain(e) Lin X, 50 ans, a une maladie de l’estomac depuis longtemps. Récemment a régulièrement des vomissements, une sensation d’obstruction ()[2] et d’oppression thoracique, ressent des nausées à la première vue des aliments, parfois parvient à se forcer à en avaler un peu, parfois la nourriture est vomie aussitôt après être descendue, la bouche est légèrement sèche, 2 à 3 selles diarrhéiques par jour, le pouls est vide (xu) et rapide (shuo). Je lui donne Ganjianghuangqinhuanglianrenshen Tang. Formule :

 

Hengwenlu[3] 15g, bei Ganjiang[4] 9g, Huangqin 6g, Huanglian 4,5g, en décoction dans de l’eau ; après la décoction attendre qu’elle soit fraiche et boire en 4 fois.

 

Après la prise d’une dose, les vomissements, les nausées et la diarrhée sont guéries. Comme la maladie a pour racine le froid au centre et pour branche la chaleur en haut, maintenant que la branche est guérie, il nous faut soutenir la racine. En me conformant au décret du « Nei Jing » : « Quand le froid est excessif à l’interne, on traite avec le doux et le chaud », je conseil au malade d’acheter un demi kilo de gingembre et de jujube, les couper, écraser et piler ; chaque jour aux trois repas lorsque l’on fait cuire le riz à la vapeur, en remplir un bol à alcool (酒盏)[5] et le placer sur le riz pour le cuire, le manger à la fin du repas. On obtient ainsi le piquant chaud du gingembre qui disperse le froid et harmonise le Qi de l’estomac, le doux tiède de la jujube qui renforce la rate et tonifie le centre ; on le cuit sur le riz, pour obtenir le Qi de la céréale et nourrir la terre du centre. Après une période de traitement (qui correspond à la prise d’un kilo de gingembre et de jujube), sa maladie d’estomac s’est améliorée d’une bonne moitié, l’appétit s’est fortement éveillé. Par la suite le malade suivit encore cette méthode sur une période de traitement, et obtint ainsi la guérison de sa maladie d’estomac. »

 

« Commentaire : Ce syndrome est de type chaleur en haut et froid en bas, si on utilise seulement le froid et l’amer il y aura certainement une aggravation de la diarrhée, si on utilise seulement le chaud et le piquant il y aura certainement aggravation de la sécheresse de la bouche et des vomissements. Ainsi seule l’utilisation simultanée du chaud et du froid, du piquant et de l’amer, est appropriée, harmonisant le Yin et le Yang du haut et du bas. De plus, habituellement [le patient] a un vide d’estomac et son pouls est vide et faible, c’est pourquoi le doux tiède de Lu Dangshen est utilisé comme empereur afin de soutenir le Qi du centre. Le fait de prendre la décoction en quatre fois, ni froide, ni chaude, contient la signification de « [boire] petit à petit pour harmoniser ». Comme il y a sensation d’obstruction () dans la poitrine avec oppression et rejet par la chaleur, si [la décoction] est prise en une fois, [Yu Changrong] craint que les produits soient rejetés et n’entrent pas. »

 



[1] La plupart des spécialistes s’accordent pour dire que le « liang » () à l’époque du Shanghan Lun équivalait à 15g environ.

[2] La sensation Pi () est une sensation subjective de malaise due à l’obstruction des mouvements du Qi dans le thorax ou l’épigastre.

[3] Hengwenlu est un autre nom pour Lu Dangshen, une variété de Dangshen.

[4] Bei () Ganjiang : probablement le Ganjiang originaire de la province du Hubei (湖北), ou du nord () de la Chine ?

[5] Jiuzhan (酒盏) : petit bol qui sert à boire de l’alcool, tient dans le creux d’une main.

 

Traduit et annoté par Baptiste Deneuve, le 23/02/2017.